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J’étais contente que Jason soit un peu en retard. Quand il est arrivé, je venais de faire frire le bacon et j’étais en train de mettre les steaks hachés dans la poêle pour les hamburgers. J’avais déjà ouvert le sachet de petits pains et j’en avais fait glisser deux dans son assiette ; j’avais posé le paquet de chips sur la table et lui avais servi un verre de thé glacé que j’avais placé devant son assiette.
Il est entré sans frapper, comme d’habitude. Il n’avait pas tant changé que ça, depuis qu’il était devenu un homme-panthère (en apparence, du moins). C’était toujours un beau blond, un mec attirant dans tous les sens du terme : non seulement il était agréable à regarder, mais c’était le genre de type qui devenait systématiquement le centre de l’attention dès qu’il entrait dans une pièce. Et il avait toujours eu tendance à en abuser – son petit côté canaille. Pourtant, depuis sa métamorphose, son comportement semblait s’être amélioré. Je n’avais toujours pas compris pourquoi, d’ailleurs. Peut-être que sa transformation mensuelle en fauve venait combler en lui un manque profond dont il n’avait même jamais eu conscience jusqu’alors. Allez savoir !
Comme il avait été mordu, qu’il n’était pas né comme ça, il ne se métamorphosait pas complètement. Il devenait une sorte de croisement entre les formes animale et humaine. Au début, ça l’avait déçu.
Mais il s’en était remis. Depuis plusieurs mois déjà, il fréquentait une vraie panthère-garou. Crystal vivait dans un minuscule hameau en pleine cambrousse (et, croyez-moi, quand on vit à Bon Temps, en Louisiane du Nord, et qu’on dit «en pleine cambrousse », c’est que c’est vraiment la cambrousse).
On a fait une rapide prière et on a commencé à manger. Mais Jason ne s’est pas jeté sur son déjeuner avec sa voracité habituelle. Son hamburger n’étant pas en cause (le mien n’avait pas mauvais goût, en tout cas), j’en ai déduit que quelque chose le travaillait. Je ne pouvais pas savoir quoi : depuis que mon frère n’était plus tout à fait un humain comme les autres, j’avais beaucoup plus de mal à lire dans ses pensées.
Pour tout vous avouer, c’était plutôt un soulagement.
Après avoir avalé deux bouchées, mon frère a reposé son hamburger et s’est agité sur sa chaise : il se préparait à vider son sac.
— J’ai un truc à te dire, m’a-t-il annoncé. Crystal ne veut pas que j’en parle, mais je me fais vraiment de la bile pour elle. Hier, elle... elle a fait une fausse couche.
— Je suis désolée, ai-je murmuré. Comment va-t-elle ?
Son déjeuner complètement oublié, Jason m’a lancé un regard sombre.
— Elle refuse d’aller chez le docteur.
Je l’ai regardé sans comprendre.
— Mais il faut qu’elle y aille ! me suis-je exclamée (la voix de la raison). Elle a besoin d’un curetage.
Je ne parlais pas d’expérience, mais mon amie et collègue Arlène avait subi un curetage après sa fausse couche et elle m’en avait souvent parlé. Très, très souvent. D’où mes précisions :
— Ils introduisent un truc à l’intérieur et ils grat...
— Hé ! Passe-moi les détails, d’accord ? s’est-il écrié, manifestement mal à l’aise. Tout ce que je sais, c’est que Crystal ne veut pas entendre parler d’hôpital. Elle a été obligée d’y aller quand elle s’est fait attaquer par ce sanglier, tout comme Calvin a été obligé d’y aller lorsqu’il s’est fait tirer dessus. Mais ils se sont remis si vite que ça a commencé à jaser chez les toubibs, d’après ce qu’on lui a dit. Du coup, maintenant, elle ne veut plus y mettre les pieds. Elle est chez moi, mais elle... elle ne va pas bien, Sook. Elle va même de plus en plus mal.
— Aïe ! Mais qu’est-ce qu’elle a exactement ?
— Elle perd beaucoup de sang, beaucoup trop, et...
Il a avalé sa salive.
— ... elle tient plus sur ses jambes. On ne peut plus la mettre debout. Alors, marcher, c’est même pas la peine !
— Tu as appelé Calvin ?
L’oncle de Crystal, Calvin Norris, est à la tête de la petite communauté de panthères-garous installée à Hotshot.
— Elle refuse que je le dise à Calvin. Elle a peur qu’il ne me fasse la peau parce que c’est ma faute. Elle ne voulait pas que je t’en parle non plus, mais faut bien que je trouve de l’aide quelque part !
Le seul problème, c’était que je n’avais jamais eu d’enfant, moi. Je n’avais même jamais été enceinte. Et puis, je n’étais pas un changeling. Bien qu’elle ait perdu sa mère, Crystal ne manquait pas de femmes dans son entourage, à Hotshot. J’étais sûre que n’importe laquelle en saurait plus long que moi sur le sujet. C’est ce que j’ai dit à Jason.
— Je ne veux pas qu’elle reste assise trop longtemps. Alors, hors de question de la trimballer jusqu’à Hotshot. Surtout dans mon pick-up !
Pendant un quart de seconde, j’ai cru qu’il s’inquiétait surtout pour les sièges de son beau camion.
Je m’apprêtais à lui sauter à la gorge quand il a ajouté :
— Les amortisseurs sont morts : avec les cahots, sur cette mauvaise route, j’ai peur que ça ne fasse qu’aggraver les choses.
Eh bien, alors, pourquoi ne pas faire venir les proches de Crystal ici ? Je savais pourtant, avant même d’ouvrir la bouche, que Jason trouverait une raison de rejeter ma proposition. Il avait déjà une idée derrière la tête, je le sentais.
— D’accord. Qu’est-ce que tu attends de moi ?
— Tu ne m’as pas dit que, la fois où tu avais été blessée, les vamps avaient appelé un docteur un peu spécial pour ton dos ?
Je n’aimais pas repenser à cette nuit-là. J’avais encore, entre les omoplates, de belles cicatrices en guise de souvenir. Le poison que m’avait inoculé la ménade avec ses griffes avait failli me tuer.
— Si... Le docteur Ludwig.
Ce brave docteur Ludwig, qui soignait tout ce que ce monde comptait de créatures étranges et hors norme, était elle-même un être hors du commun. Elle était d’une taille inférieure à la moyenne (très, très inférieure), et on ne pouvait guère qualifier ses traits de réguliers. Ça m’aurait beaucoup étonnée qu’elle soit humaine. Je l’avais revue à l’élection du chef de meute. Chaque fois, nos rencontres s’étaient passées à Shreveport. Il y avait donc de fortes chances que ce brave docteur vive là-bas.
Comme je ne voulais négliger aucune possibilité, pas même la plus improbable, je suis allée chercher mon annuaire dans le tiroir, sous le téléphone mural. Il y avait un docteur Amy Ludwig à Shreveport. Amy ? J’ai réprimé un fou rire.
Je n’étais pas très rassurée à l’idée de contacter directement le docteur Ludwig, mais, vu la façon dont Jason se rongeait les sangs, je n’allais tout de même pas faire des histoires pour un malheureux coup de fil.
Il y a eu quatre sonneries, puis le répondeur s’est déclenché. Une voix enregistrée a débité :
— Vous êtes bien chez le docteur Amy Ludwig. Le docteur Ludwig ne prend pas de nouveaux patients, avec couverture sociale ou non. Le docteur Ludwig ne veut pas d’échantillons de produits pharmaceutiques et n’a besoin d’aucune police d’assurance de quelque nature que ce soit. Elle n’est pas intéressée par les investissements financiers et ne subventionne aucune association caritative qu’elle n’ait préalablement sélectionnée.
Il y a eu un long silence, pendant lequel la plupart des gens devaient raccrocher, je suppose. Puis, au bout d’un moment, j’ai entendu un déclic sur la ligne.
— Allô ? a grommelé une voix rauque.
— Docteur Ludwig ?
— Oui ? J’ai dit que je n’acceptais pas de nouveaux patients ! Trop de travail.
Elle semblait à la fois impatiente et sur la défensive.
— Je suis Sookie Stackhouse. Vous êtes le médecin qui m’a soignée dans le bureau d’Éric au Croquemitaine ?
— Et vous la jeune femme qui avait été empoisonnée par une ménade ?
— Oui. On s’est revues il y a quelques semaines, vous vous souvenez ?
— Où donc ?
J’étais persuadée qu’elle le savait pertinemment, mais elle voulait obtenir une autre preuve de mon identité.
— Un immeuble vide dans une zone industrielle.
— Et qui menait la danse là-bas ?
— Un grand type rasé du nom de Quinn.
— Bon, d’accord, a-t-elle soupiré. Qu’est-ce que vous voulez ? Je suis très occupée.
— J’ai une patiente pour vous. Il faut que vous veniez la voir. Je vous en prie.
— Amenez-la-moi.
— Son état est trop préoccupant pour qu’on puisse la transporter.
Je l’ai entendue marmonner en sourdine.
— Peuh ! a-t-elle raillé. Bon, très bien, mademoiselle Stackhouse. Dites-moi de quoi il s’agit.
Je lui ai exposé le problème du mieux que j’ai pu. Jason faisait les cent pas dans la cuisine. Il était trop nerveux pour rester assis.
— Les idiots ! Les inconscients ! s’est-elle écriée. Expliquez-moi comment je peux me rendre chez vous. Ensuite, vous n’aurez qu’à m’accompagner chez cette fille.
J’ai jeté un rapide coup d’œil à la pendule et calculé le temps qu’il lui faudrait pour venir de Shreveport.
— Il se pourrait que je sois obligée de partir travailler avant. Mon frère vous attendra ici.
— Est-il responsable ?
J’ignorais ce qu’elle cherchait à savoir : si mon frère était quelqu’un de responsable (c’est-à-dire capable de prendre les choses en main et donc, accessoirement, de lui payer ses honoraires) ou si elle parlait de la grossesse de Crystal. Vu que, dans un cas comme dans l’autre, la réponse était identique, je lui ai assuré que Jason était à cent pour cent responsable.
— Elle arrive, ai-je annoncé à Jason en raccrochant, après avoir dûment indiqué la route au médecin. Je ne sais pas combien elle va prendre, mais je lui ai dit que tu réglerais la note.
— Bien sûr. Comment je vais faire pour la reconnaître ?
— Tu ne pourras pas te tromper. Elle a dit qu’elle se ferait conduire. J’aurais dû m’en douter : elle ne serait pas assez grande pour voir ce qui se passe au-dessus du volant.
J’ai fait la vaisselle pendant que Jason tournait en rond. Il avait appelé Crystal pour savoir comment elle allait et semblait satisfait. Finalement, je lui ai demandé d’aller me débarrasser de tous les vieux nids de guêpes dans la cabane à outils. Comme il semblait incapable de rester tranquille, autant qu’il se rende utile.
Tout en mettant une machine à tourner, avant d’aller enfiler mon uniforme de serveuse (pantalon noir, sweat-shirt blanc à encolure bateau avec Chez Merlotte brodé côté cœur et Reebok noires), j’ai réfléchi à la situation. Ce n’était vraiment pas la joie. Je n’aimais pas Crystal, ce qui ne m’empêchait pas de me faire du souci pour elle. J’étais désolée qu’elle ait perdu son bébé parce que c’est toujours un drame. Mais j’étais contente pour Jason. Ça ne m’aurait pas plu que mon frère se marie avec cette fille, et j’étais pratiquement certaine qu’il l’aurait épousée, si elle avait mené sa grossesse à terme. J’ai cherché quelque chose qui me remonterait le moral et j’ai ouvert mon armoire pour regarder ma nouvelle tenue, celle que j’avais achetée chez Nikkie pour mon rendez-vous avec Quinn. Mais même ça, ça n’a pas marché.
Finalement, j’ai fait ce que j’avais prévu de faire avant d’apprendre la mauvaise nouvelle : j’ai pris un bouquin et je me suis installée dans un fauteuil sur la véranda, devant la maison. Il faisait un soleil radieux, les jonquilles venaient d’éclore, et j’avais un rendez-vous le vendredi. Et j’avais déjà fait ma BA du jour en appelant le docteur Ludwig. Mes crampes d’estomac se sont un peu calmées.
De temps à autre, des bruits me provenaient de la cour, de l’autre côté de la maison : Jason avait trouvé de quoi s’occuper, apparemment. Peut-être arrachait-il les mauvaises herbes des parterres. Cette simple idée a suffi à me requinquer. Le moins qu’on puisse dire, c’est que je ne partage pas le goût de ma grand-mère pour le jardinage. J’admire le résultat, mais, contrairement à elle, je ne prends aucun plaisir à faire le nécessaire pour l’obtenir.
J’avais déjà consulté ma montre une bonne dizaine de fois quand j’ai vu avec soulagement une longue Cadillac blanche se garer dans l’allée devant la maison. J’ai aperçu une forme ratatinée sur le siège passager. La portière du conducteur s’est ouverte, et une femme rousse (couleur qui semblait naturelle, contrairement à celle, flamboyante, de mon amie Arlène) est descendue de voiture. J’étais rassurée de voir un visage connu. Certes, Amanda et moi avions eu quelques différends, mais nous nous étions quittées en bons termes.
— Hé ! Sookie ! s’est écriée la lycanthrope. Quand le docteur m’a annoncé où on allait, j’ai été bien contente de pouvoir lui dire que je connaissais déjà la route.
— Vous n’êtes pas son chauffeur habituel ? Au fait, bravo pour votre nouvelle coupe.
— Oh ! Merci.
Amanda avait les cheveux un peu en pétard, dans un style garçon manqué qui, bizarrement, lui allait plutôt bien. Je dis « bizarrement » parce qu’elle était dotée de formes généreuses résolument féminines.
— Je ne m’y suis pas encore faite, m’a-t-elle avoué en passant la main sur sa nuque. En fait, d’habitude, c’est mon fils aîné qui conduit le docteur Ludwig, mais il est en cours, aujourd’hui. C’est votre belle-sœur qui a des ennuis de santé ?
— La fiancée de mon frère, ai-je précisé en m’efforçant de faire bonne figure. Crystal, une panthère-garou.
Amanda a presque eu l’air impressionnée. Les lycanthropes n’éprouvent, le plus souvent, que du mépris pour les autres changelings, mais une panthère, apparemment, ça forçait quand même le respect.
— J’ai entendu parler d’une communauté de panthères dans le coin, mais je n’en ai jamais rencontré.
— Je dois partir travailler. Mon frère vous conduira jusque chez lui.
— Vous n’êtes pas très proche de la fiancée de votre frère, à ce que je vois.
Ça m’a fait un choc. Amanda insinuait manifestement que je me moquais de la santé de Crystal. Aurais-je dû me précipiter à son chevet en laissant Jason chez moi pour guider le docteur ? Les quelques instants de paix que je m’étais accordés après le déjeuner m’ont soudain paru d’un monstrueux égoïsme. Comment avais-je pu faire preuve d’une telle insensibilité, d’une telle indifférence envers Crystal ? Mais ce n’était pas le moment de me vautrer dans la culpabilité.
— Pour être honnête, nous ne sommes pas très proches, en effet, ai-je avoué. J’aurais pu aller la voir, mais ma présence ne l’aurait sans doute pas réconfortée, vu qu’elle n’a pas plus d’amitié pour moi que je n’en ai pour elle.
Amanda a haussé les épaules.
— Bon. Et il est où, votre frère ?
À mon grand soulagement, Jason est justement apparu à ce moment-là.
— Ah, génial ! s’est-il exclamé. Vous êtes le docteur ?
— Non, lui a répondu Amanda. Le docteur est dans la voiture. Je ne suis que son chauffeur du jour.
— D’accord. Suivez-moi, je vais vous guider. Je viens d’avoir Crystal au téléphone, et ça ne s’améliore pas.
Nouvelle vague de remords. Je me suis efforcée de les chasser.
— Appelle-moi au bar pour me dire comment elle va, d’accord ? ai-je demandé à mon frère. Je peux passer après le boulot et rester la nuit chez toi, si tu as besoin de moi.
— Merci, sœurette.
Il m’a serrée un peu brusquement dans ses bras. Il a eu l’air bizarre après ça.
— Euh... je suis content de ne pas avoir gardé ça pour moi, comme Crystal me le demandait, a-t-il soupiré avec un soulagement manifeste. Elle disait que tu n’accepterais pas de l’aider.
— Je préférerais penser que je ne suis pas cruelle au point de refuser mon aide à quelqu’un qui en a besoin, que j’aie ou non des atomes crochus avec la personne en question.
Dépitée, j’ai regardé les deux véhicules si dissemblables remonter l’allée en direction de Hummingbird Road. Quand j’ai fermé la maison et pris ma propre voiture, inutile de vous dire que je n’étais pas très gaie.
Un malheur ne venant jamais seul, quand j’ai franchi la porte de service de Chez Merlotte, cet après-midi-là, Sam m’a appelée dans son bureau. Je suis allée le voir, sachant, à l’avance, que plusieurs personnes m’attendaient. J’ai alors découvert avec consternation que le père Riordan m’avait tendu un piège.
Sam était mécontent, mais il s’efforçait de faire bonne figure. Ce qui m’a un peu plus surprise, c’est de constater que le père Riordan n’était pas ravi non plus de se retrouver en pareille compagnie. Comme je le craignais, il était flanqué des parents Pelt, mais ceux-ci avaient une jeune fille d’environ seize ans accrochée à leurs basques : probablement Sandra, la sœur de Debbie.
Les trois Pelt me dévisageaient avec insistance. Les parents étaient tous les deux grands et élancés. Lui portait des lunettes, perdait ses cheveux et avait des oreilles en feuilles de chou. Elle était séduisante, quoiqu’un peu trop maquillée. Son tailleur-pantalon était un Donna Karan, son sac arborait le logo d’une grande marque française, et elle était perchée sur des hauts talons. La tenue de Sandra Pelt était plus décontractée : jean et tee-shirt moulaient étroitement son corps filiforme.
J’étais si furieuse qu’ils aient osé s’immiscer dans ma vie de force que j’ai à peine entendu le père Riordan faire les présentations. Je lui avais pourtant bien dit que je ne voulais pas les voir. Et voilà qu’ils débarquaient d’autorité ! Et à mon boulot, par-dessus le marché ! Les parents me regardaient avec des yeux de rapaces. Maria-Star les avait qualifiés de « sauvages ». Personnellement, ils m’ont surtout paru désespérés.
Pour Sandra, c’était une tout autre histoire. Étant la cadette des deux filles, elle n’était pas (ne pouvait pas être) un changeling, comme sa sœur ou ses parents. Puis quelque chose que j’ai capté dans son esprit m’a fait hésiter. Elle n’était pas non plus une humaine standard... Ça alors ! Sandra était bel et bien un changeling, en définitive. On m’avait parlé de la préférence marquée des Pelt pour leur seconde fille. À présent, je comprenais pourquoi. Sandra Pelt était peut-être encore mineure, mais elle était déjà impressionnante. Et pour cause : c’était une lycanthrope pure souche.
Pourtant, c’était impossible. À moins que...
OK. Debbie Pelt, qui se changeait en renarde, avait été adoptée. Pas étonnant, vu que les lycanthropes, d’après ce qu’on m’avait expliqué, étaient sujets aux problèmes de fertilité. J’imagine que les Pelt avaient renoncé à l’idée d’engendrer un enfant, mais pas à celle d’en avoir un pour autant. Ils avaient donc adopté une petite fille qui, bien qu’elle ne soit pas de la même espèce qu’eux, n’en était pas moins un changeling. Cela avait dû leur sembler préférable à un bébé humain, même si ce n’était qu’une renarde. Quelques années plus tard, ils avaient tout simplement adopté un second bébé : un lycanthrope, cette fois.
— Sookie...
Le père Riordan se jetait à l’eau. Tout charmant que soit son accent irlandais, sa voix n’en laissait pas moins transparaître une réticence manifeste.
— Barbara et Gordon sont venus frapper à ma porte aujourd’hui, a-t-il enchaîné, comme à regret. Quand je leur ai donné ta réponse, à savoir que tu avais déjà dit tout ce que tu avais à dire au sujet de la disparition de Debbie, ils n’ont pas cru bon de s’en contenter. Ils ont insisté pour que je les accompagne ici.
Ma colère à l’égard du prêtre est redescendue d’un cran. Mais une autre émotion est aussitôt venue la remplacer : cette confrontation me rendait si nerveuse que j’ai senti un sourire irrépressible me monter aux lèvres. Je rayonnais littéralement, rayonnement qui n’a fait que s’accentuer en percevant les ondes négatives qui m’ont aussitôt submergée, expression de la vive réprobation de mes interlocuteurs devant ma réaction.
— Je suis désolée de ce qui vous arrive, leur ai-je assuré. Je suis désolée que vous en soyez réduits à vous demander ce qu’est devenue votre fille. Mais je ne vois pas ce que je pourrais vous dire de plus.
J’ai vu une larme couler sur la joue de Barbara Pelt, et j’ai ouvert mon sac pour en sortir un mouchoir en papier que je lui ai tendu.
— Elle était persuadée que vous tentiez de lui voler Léonard, m’a-t-elle dit en se tamponnant le visage.
Je sais qu’on n’est pas censés dire du mal des morts, mais, dans le cas de Debbie Pelt, je ne voyais pas comment faire autrement.
— Madame Pelt, je vais être franche... Debbie était fiancée à quelqu’un d’autre, au moment de sa disparition. Un dénommé Clausen, si mes souvenirs sont exacts...
Barbara a hoché la tête de mauvaise grâce.
— Ces fiançailles laissaient à Lèn toute liberté de fréquenter qui il voulait, ai-je poursuivi. Et nous avons effectivement passé quelques soirées ensemble. Mais cela fait des semaines que nous ne nous sommes pas revus, et il sort avec quelqu’un d’autre, maintenant. Il faut donc croire que Debbie s’était trompée.
Sandra Pelt s’est mordu la lèvre. Longiligne, le teint clair et les cheveux châtain foncé, elle était à peine maquillée. Son atout majeur était sans doute ses dents, qu’elle avait parfaites et d’une blancheur étincelante. Ses boucles d’oreilles auraient pu servir de perchoirs à une perruche : difficile de faire plus grand, comme modèle.
Sa colère était évidente. Ce qu’elle entendait ne lui plaisait pas, mais alors, pas du tout. C’était une adolescente, et elle était sujette à de violentes émotions. Je me suis remémoré à quoi ressemblait ma vie, quand j’avais son âge, et elle m’a fait pitié.
— Puisque vous les connaissiez tous les deux, a prudemment repris Barbara Pelt, vous deviez savoir que cette relation passionnelle qui les unissait était très forte, quoi que Debbie fasse.
— Oh ! Ça, c’est vrai ! me suis-je exclamée, avec un peu trop d’enthousiasme peut-être pour demeurer dans les limites du respect dû à des parents éplorés.
S’il y en avait un auquel j’avais rendu un fier service en tuant Debbie Pelt, c’était bien Léonard Herveaux. Sans moi, Lèn et cette garce auraient continué à se déchirer pendant des années, pour ne pas dire jusqu’à la fin de leurs jours.
Sam s’est retourné parce que le téléphone sonnait, mais j’ai eu le temps de surprendre son petit sourire en coin.
— Nous ne pouvons pas nous empêcher de penser qu’il y a quelque chose, même un détail infime, que vous devez connaître et qui nous aiderait à découvrir ce qui est arrivé à notre fille. Si... si elle a connu une fin tragique, nous voulons que son meurtrier soit traîné en justice.
J’ai regardé les Pelt sans rien dire pendant un long moment. En fond sonore, j’entendais la voix de Sam qui réagissait avec stupeur à ce qu’on venait de lui apprendre à l’autre bout du fil.
— Monsieur et madame Pelt, Sandra, j’ai parlé à la police lorsque Debbie a disparu, ai-je rétorqué. J’ai dit ce que je savais aux détectives privés que vous avez engagés quand ils ont débarqué ici, à mon boulot, tout comme vous venez de le faire. Je les ai accueillis chez moi. J’ai répondu à toutes leurs questions...
Bon. Peut-être pas avec toute l’honnêteté requise... D’accord, d’accord, j’étais en train de leur monter un gros bateau. Mais je faisais ce que je pouvais.
— Je compatis sincèrement à votre peine. Et je comprends que vous vouliez découvrir ce qui est arrivé à Debbie.
J’ai respiré un bon coup, avant d’enchaîner :
— Mais il faut bien que ça finisse un jour. Maintenant, ça suffit. Je ne peux rien vous dire de plus que ce que je vous ai déjà dit.
Sam m’a alors discrètement contournée pour retourner dans le bar à toute allure, sans souffler mot à quiconque de ce qui se passait. Le père Riordan l’a regardé sortir, éberlué. J’avais plus que jamais hâte de voir partir les Pelt. Il était arrivé quelque chose, j’en étais sûre.
— Je comprends, a répondu Gordon Pelt.
C’était la première fois qu’il ouvrait la bouche. Il ne semblait pas très fier d’être là, ni de faire ce qu’il faisait.
— Je me rends parfaitement compte que nous ne nous y sommes pas pris de la meilleure manière qui soit, a-t-il admis. Mais je suis persuadé que vous nous excuserez quand vous songerez à ce que nous avons enduré.
— Oh ! Mais bien sûr !
Si ce n’était pas tout à fait vrai, ce n’était pas tout à fait faux non plus. J’ai fermé mon sac et je l’ai glissé dans le tiroir du bureau de Sam, là où toutes les serveuses rangeaient le leur, et je me suis précipitée vers le bar.
J’ai été immédiatement submergée par la tension qui régnait dans la salle. Il y avait définitivement quelque chose qui n’allait pas. Presque tous les clients émettaient des signaux d’excitation mêlée d’anxiété, à la limite de la panique.
— Des ennuis ? ai-je demandé à Sam en me glissant derrière le comptoir.
— C’était l’école, au téléphone. Le fils de Holly a disparu.
J’ai senti un frisson glacé remonter dans mon dos.
— Comment ça ?
— C’est la mère de Danielle qui vient chercher Cody à l’école, en même temps que la gamine de Danielle, Ashley.
Danielle Gray et Holly Cleary étaient les meilleures amies du monde depuis le lycée, et l’échec de leurs mariages respectifs les avait encore rapprochées. Elles aimaient faire équipe Chez Merlotte et s’arrangeaient pour avoir les mêmes horaires. Mary Jane Jasper, la mère de Danielle, avait été une véritable bouée de sauvetage pour sa fille et, de temps à autre, sa générosité allait jusqu’à inclure Holly. Ashley devait avoir huit ans, et le fils de Danielle, Mark Robert, environ quatre. Le fils unique de Holly, Cody, en avait six. Il était au CP.
— L’école a laissé quelqu’un d’autre emmener Cody ? me suis-je exclamée, incrédule.
Il m’avait pourtant semblé entendre quelque part que les enseignants se montraient particulièrement vigilants à cause des parents qui venaient chercher leurs gosses alors qu’ils n’avaient pas le droit de garde ou un truc comme ça.
— Personne ne sait ce qui est arrivé au pauvre petit bonhomme. L’institutrice de service, Halleigh Robinson, était dehors, en train de surveiller la sortie. Elle a dit que Cody s’était soudain souvenu qu’il avait oublié un dessin pour sa mère sur son bureau et qu’il était retourné dans l’école en courant le récupérer. Elle ne se rappelle pas l’avoir vu ressortir, mais elle n’a pas pu le retrouver quand elle est allée à l’intérieur le chercher.
— Mme Jasper est donc restée là, à attendre Cody ?
— Oui, elle était la dernière, assise dans sa voiture avec ses petits-enfants.
— C’est drôlement flippant. Je suppose que David ne sait rien ?
David, l’ex de Holly, s’était remarié et vivait à Springhill. Pendant que je me faisais ces réflexions, j’ai senti les Pelt partir : un souci de moins.
— Apparemment non. Holly l’a appelé à son boulot. Il n’en avait pas bougé de tout l’après-midi : ça ne peut pas être lui. Il a téléphoné à sa deuxième femme. Elle venait juste d’aller chercher ses propres gosses à l’école de Springhill. La police locale est quand même allée vérifier chez eux, par sécurité. David doit déjà être en chemin.
Holly était assise à une table. Ses yeux étaient secs, mais elle avait le regard de quelqu’un qui a vu l’enfer. Danielle était accroupie à ses pieds. Elle lui tenait la main et lui parlait à voix basse. Alcee Beck, un des inspecteurs du coin, lui faisait face. Un bloc-notes et un stylo étaient posés devant lui. Il parlait au téléphone.
— Ils ont fouillé l’école ?
— Oui. Andy est sur place, ainsi que Kevin et Kenya.
Kevin et Kenya portaient, eux aussi, l’uniforme des agents de la police locale.
— Et Bud Dearborn est pendu à son portable pour lancer une alerte enlèvement.
J’ai eu une petite pensée pour la pauvre Halleigh. J’imaginais ce qu’elle devait ressentir, en ce moment. Elle n’avait que vingt et un ans, et c’était son premier poste. Elle n’y était pour rien, bien sûr (que je sache, du moins), mais quand un gosse disparaît, tout le monde se sent coupable.
J’ai essayé de réfléchir à la façon dont je pouvais me rendre utile. C’était l’occasion ou jamais de mettre ma petite « anomalie » au service d’une grande cause. Pendant des années, j’avais gardé le silence sur tout un tas de trucs. De toute façon, les gens ne voulaient pas savoir, pas plus qu’ils n’avaient envie de côtoyer quelqu’un qui pouvait faire ce que je faisais. Je m’en étais tirée en me taisant – question de survie. Il était plus facile pour ceux qui m’entouraient d’oublier mes talents un peu particuliers ou de ne pas y croire quand je n’agitais pas la preuve de leur existence sous leur nez.
Est-ce que vous aimeriez, vous, avoir dans vos relations quelqu’un qui sait que vous trompez votre mari ou votre femme, et avec qui ? Si vous étiez un homme, voudriez-vous avoir dans votre entourage une femme qui sait que vous brûlez secrètement de porter de la lingerie fine ? Accepteriez-vous de sortir avec une fille qui sait tout ce que vous pensez de tout le monde et qui connaît tous vos vices cachés, même les plus intimes ?
Mais la vie d’un gosse était en jeu : comment rester sans réagir ?
J’ai coulé un regard vers Sam, qui m’a dévisagée gravement.
— Qu’est-ce que tu vas faire ?
— Ce que je peux. Mais, si je veux faire quelque chose, c’est maintenant.
Il a hoché la tête.
— Vas-y.